Conduite de l'homme vis-à-vis des enfants

 

Et l'âne s'écria : — Pauvres fous ! Dieu vous livre

L'enfant, du paradis des anges encore ivre ;

Vite, vous m'empoignez ce marmot radieux,

Ayant trop de clarté, trop d'oreilles, trop d'yeux,

5Et vous me le fourrez dans un ténébreux cloître ;

On lui colle un gros livre au menton comme un goître ;

Et vingt noirs grimauds font dégringoler des cieux,

Ô douleur ! ce charmant petit esprit joyeux ;

On le tire, on le tord, on l'allonge, on le tanne,

10Tantôt en uniforme, et tantôt en soutane ;

Un beau jour Trissotin l'examine, un préfet

Le couronne ; et c'est dit : un imbécile est fait.

Glycère et Jeanneton, ces deux filles célestes,

Qui courent dans Virgile et Ronsard, sont moins lestes,

15Quand Sylvain les poursuit, le fauve jouvenceau,

À trousser leur jupon pour passer un ruisseau,

Un singe est moins agile à gober une pêche,

Les baleiniers, armant leurs pirogues de pêche,

Sont moins prompts à lancer leur barque au flot mouvant

20Dès que d'un squale en marche ils entendent l'évent,

En frappant dans ses mains Bonaparte a moins vite

Chassé l'aigle tudesque et l'aigle moscovite

Qu'un pédant n'est rapide à défaire un esprit.

Oh ! que de fois, depuis qu'hélas ! on m'entreprit,

25J'ai vu l'abrutisseur en chef, le grand pontife

Qui, lugubre, a le plus de crasse dans sa griffe,

Dans l'antre où se tenaient nos régents, nos dragons

Les plus chauves, les plus goutteux, les plus bougons,

Entrer, tenant par l'aile ou la patte sanglante

30Une pauvre petite âme toute tremblante,

Et dire, en la jetant aux vieux : Plumez-moi ça !

Je me souviens des cris que plus d'une poussa

Pendant que son plumage auroral, son enfance,

Sa blancheur, sa candeur, sa gaîté sans défense,

35Sous les vils ongles noirs d'un rustre aux yeux éteints,

Tombaient, duvet charmant, et que les sacristains

Heureux de voir l'oiseau tout nu dans leurs mains dures

Balayaient ces splendeurs des cieux au tas d'ordures !

L'aile pourtant n'est point arrachée au moignon ;

40Elle repousse grise et faite au cabanon ;

L'enfant vit ; nul ne peut dire : Cette âme est morte ;

L'âme prend la couleur du verrou de la porte,

Voilà tout, et son œil clignote ; et maintenant,

Avec un encrier au croupion, traînant

45Bréviaires, gradus, glossaires, cent volumes,

Toute la cuistrerie engluée à tes plumes,

Vole donc, alouette, au fond du libre azur !

 

La sacristie, hélas ! fait un deleatur

Du mystérieux D qui sert de majuscule

50Au mot DIEU flamboyant dans notre crépuscule ;

Elle éteint dans les fronts les rayons libéraux.

Vous mutilez des coeurs, ah, niais ! ah, bourreaux !

Et vous raccourcissez des âmes ! et vous êtes

Dans l'auguste forêt d'horribles ciseaux bêtes !

55Vous tondez les instincts, vous rognez les cerveaux ;

Sur le patron des vieux vous taillez les nouveaux ;

De la création vous troublez l'équilibre ;

Ignorant que tout être est fait pour croître libre,

Pour donner telle fleur et vivre en tel milieu,

60Que toute âme a sa forme intime devant Dieu,

Et que toute nature a droit à sa broussaille,

Vous tronquez des talents, de même qu'à Versaille,

Ô brutes, vous changez en pains de sucre verts

Le cèdre et le cyprès, géants d'ombre couverts,

65Sans même voir, parmi vos bronzes et vos marbres,

L'humiliation de tous ces pauvres arbres,

L'ennui de l'oranger fait pomme, et le chagrin

Des ifs taillés en cône autour du boulingrin.

 

Pédagogues ! toujours c'est ainsi que vous faites.

70Tout l'esprit humain doit se mouler sur vos têtes ;

Pégase doit brouter dans votre basse-cour,

L'aile morte, et manger de votre foin. Le jour

Où, de votre perruque arrangeant les volutes,

Fiers, perchés sur Zoïle et Batteux, vous voulûtes

75Définir le génie, expliquer la beauté,

Les mauvais estomacs ont dit : Sobriété ;

Les myopes ont dit : Soyons ternes ; la clique

Des précepteurs, geignant d'un air mélancolique,

A décrété : Le beau, c'est un mur droit et nu.

80Donc Rubens est trop rouge et Puget trop charnu ;

L'art est maigre ; Vénus serait plus belle, étique.

Shakspeare, ce satan de votre art poétique,

Prodigue image, idée et vie à chaque pas ;

La nature, imitant Shakspeare, ne voit pas

85Sur une vieille pierre une place vacante

Sans la donner à l'herbe ou l'offrir à l'acanthe ;

Le lierre énorme où l'art mystérieux se plaît

Emplit Heidelberg comme il emplit Hamlet ;

Vous coupez cette ronce auguste qui soupire ;

90Vous tombez à grands coups de serpe sur Shakspeare,

Marauds, et vous frappez, jusqu'à n'en laisser rien,

Sur le grand chêne où flotte un hymne aérien.

 

À qui donc croyez-vous persuader, ô cuistres,

Que le beau, que le vrai vous ont pris pour ministres,

95Et qu'Horace va dire : Hic lucidus ordo,

Parce que vous tirez des crétins au cordeau !

 

N'est-il pas odieux, ô Jean-Jacque, ô Molière,

Ô d'Aubigné, du droit puissant auxiliaire,

Qui disais en voyant un roi : Qu'est-ce que c'est ?

100Montaigne, mon bon Michel que son père faisait

Éveiller le matin au son de la musique,

Diderot qui raillais tout le vieil art phtisique,

Ô libre Hoffmann, planant dans les rêves fougueux,

N'est-il pas désolant, dites, de voir ces gueux,

105Tatoués de latin, de grec, d'hébreu, ces cancres

Dont l'âme prend un bain dans la noirceur des encres,

Exécuter l'enfance en leurs blêmes couvents !

Ne sont-ils pas hideux, ces faux docteurs, savants

À donner au progrès une incurable entorse,

110Commençant par l'ennui pour finir par la force,

Du bâillement allant volontiers au bâillon,

Logiques, de Boileau concluant Trestaillon,

Vantant Bonald, couvrant de béates exergues

Piet, Cornet d'Incourt et Clausel de Coussergues,

115Tâchant d'éteindre au fond des bleus éthers !

N'est-il pas monstrueux de voir ces magisters,

Casernés dans l'horreur de leur Isis occulte,

Poser sur l'avenir qui s'envole en tumulte

Avec l'emportement d'Achille et de Roland,

120Ayant dans l'oeil l'éclair de Vasco s'en allant

Ou de Jason partant pour la plage colchique,

Leur bâton de sergent instructeur monarchique,

Et crier aux esprits : À droite ! alignement !

 

Écolâtres, au fond de votre enseignement

125Est Rome, enfermant l'âme en sa funèbre enceinte ;

Vous êtes les prévôts de la science sainte

D'où jaillissant Newton et Watt, les caporaux

De l'art divin qui vit vibrer Sienne et Paros ;

Le vil marais vous charme et votre oeil le préfère ;

130Vous feriez un étang, si l'on vous laissait faire,

De l'océan tordant ses flots sur les galets ;

En forgeant des pédants, vous créez des valets ;

En faisant le front bas vous faites l'âme basse ;

Qu'un de vos patients chuchote dans la classe,

135Qu'il ose relever son museau d'écolier,

Et se gratter un peu le cou sous son collier,

Ô révolution ! anarchie ! il vous semble

Que l'alphabet lui-même entre vos pattes tremble,

Que l'F et que le B vont se prendre le bec,

140Que l'O tourne sa roue aux cornes de l'Y,

Horreur ! et qu'on va voir le point, bille fatale,

Tomber enfin sur l'I, ce bilboquet tantale !

 

Votre système est vain, votre empirisme est faux.

Ayez donc la charrue avant d'avoir la faux.

 

145Çà, vous figurez-vous, parlons net, camarades,

Qu'on est un vrai docteur pour avoir pris ses grades,

Et qu'on sait quelque chose en sortant de chez vous ?

Que la grande nature, aux bruits vastes et doux,

Belle, n'enseigne rien à l'esprit qu'elle élève ;

150Et qu'Adam, ébloui de l'éden, épris d'Ève,

Attendait, pour que Dieu tout à fait le créât,

Qu'Iblis lui fît passer le baccalauréat ?

Non, la nature au fond pourrait suffire seule ;

Elle sait tout, elle est nourrice, étant aïeule !