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| Un âne descendait au galop la science. |
| -- Quel est ton nom ? dit Kant. — Mon nom est Patience, |
| Dit l'âne. Oui, c'est mon nom, et je l'ai mérité, |
| Car je viens de ce faîte où l'homme est seul monté |
| 5 | Et qu'il nomme savoir calcul, raison, doctrine. |
| Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine ; |
| Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat, |
| L'os de l'échine usé par la boucle du bât ; |
| Subir, de l'aube au soir, la secousse électrique |
| 10 | Du nerf de boeuf parfois relayé par la trique ; |
| Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant, |
| Happé par la mâtin, lapidé par l'enfant, |
| Tomber de l'un à l'autre, et traverser l'églogue |
| De la pierre alternant avec le bouledogue ; |
| 15 | Vivre, d'un chargement effroyable bossu, |
| Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu, |
| Le long de chaque côté et de chaque vertèbre, |
| De coups de fouet que d'âne on est devenu zèbre, |
| Tout cela, qui te semble assez rude, n'est rien, |
| 20 | Et le fouet est à peine un souffle éolien, |
| Et les cailloux sont doux, et la raclée est bonne |
| À côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne ; |
| Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long, |
| Sous une chaire en bois qu'habite un cuistre en plomb ; |
| 25 | Dresser son appareil d'oreilles au passage |
| Des clartés du savant et des vertus du sage ; |
| Épeler Vossius, Scaliger, Salian ; |
| Écouter la façon dont l'homme fait hi-han ! |
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| À quoi sert Cracovie ? à qui sert Salamanque ? |
| 30 | Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque, |
| Et Cambridge, et Cologne, et Pavie ? À quoi sert |
| De changer l'ignorance en bégaiement disert ? |
| Pourquoi dans des taudis perpétuer des races |
| De bélîtres rongeant d'informes paperasses ? |
| 35 | Que sert de dédier des classes, des cachots, |
| Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux, |
| Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres, |
| À d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ? |
| Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils, |
| 40 | Quel sol labourent-ils ? quel blé moissonnent-ils ? |
| À quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître |
| Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître ? |
| À quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât |
| D'un galon le bonnet carré du doctorat ? |
| 45 | À quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne, |
| Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne ? |
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| Moi l'ignorant pensif, vaguement traversé |
| De lueurs en tondant les herbes du fossé, |
| Qui serais Dieu, si j'eusse été connu d'Ovide, |
| 50 | Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide |
| Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit, |
| À travers le fatras, le tourbillon, le bruit, |
| J'ai sondé du savoir la vacuité morne ; |
| J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne ; |
| 55 | J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant ; |
| Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant, |
| Refusé les conseils de l'ineptie honnête |
| Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête ; |
| Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit, |
| 60 | Devant l'énormité de l'énigme où tout luit, |
| Devant l'oeil invisible et la main impalpable, |
| La science marcher en zigzag, incapable |
| De porter l'infini, ce vin mystérieux, |
| Soûle et comme abrutie en présence des cieux ; |
| 65 | L'âne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse, |
| Jette un liard et dit : tiens ! à cette pauvresse. |
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| Kant, ne t'étonne point de ces échanges-là. |
| L'âne un jour rencontrant Ésope, lui parla ; |
| La conversation fut au profit d'Ésope. |
| 70 | Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe, |
| Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis |
| Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits, |
| Et que je me suis fait condisciple de l'homme. |
| Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme, |
| 75 | J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité |
| L'aumône d'un éclair de ma stupidité ; |
| Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratique |
| Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique, |
| Monte à la dignité de classique baudet, |
| 80 | De son rayonnement ténébreux m'inondait. |
| Je sors exténué de cette rude école ; |
| J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole. |
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| Mon nom est Patience, oui, Kant ! ils ont voulu |
| Me faire à moi bétail innocent et goulu, |
| 85 | Tantôt avec Philon dans le grand songe antique, |
| Tantôt avec Bezout dans la mathématique, |
| Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel, |
| Manger de l'idéal et brouter du réel ; |
| Je n'ai pas résisté ; j'ai, pauvre âne à la gêne, |
| 90 | Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène, |
| Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr, |
| Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur. |
| Hier dans la phtisie et demain dans l'oedème, |
| J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Oenésidème, |
| 95 | Les pesants, les légers, les simples, les abstrus, |
| Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus, |
| Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane, |
| L'affreux père Goar juché sur Théophane, |
| Tout poète embelli de son commentateur, |
| 100 | Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur. |
| Dur labeur ! Veut-on pas que je me passionne |
| Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone, |
| Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon |
| D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon, |
| 105 | Que je me mette en feu le cerveau pour les notes |
| Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes, |
| Et qu'un âne de sens se laisse incendier |
| Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier ? |
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| Voilà longtemps que j'erre et que je me promène |
| 110 | Dans la chose appelée intelligence humaine ; |
| J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui ; |
| J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi, |
| Sosiclès, Torniel, Hodierna, Zonare ; |
| J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare ; |
| 115 | En présence du sort, du futur, du passé, |
| De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé |
| Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre ; |
| J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître ; |
| J'ai dans cette cité, plus noire que les fours |
| 120 | Hanté les culs-de-sac comme les carrefours ; |
| Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ; |
| J'ai pris tous les sentiers possibles, impossibles, |
| Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu ; |
| Je suis allé cent fois et cent fois revenu |
| 125 | De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme |
| Compte le monde ainsi qu'un avare une somme, |
| À la philosophie, église dont Platon |
| Est le clocher avec Maugras pour clocheton ; |
| J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ; |
| 130 | Et vos collèges froids dont la bibliothèque, |
| Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir, |
| À l'étage d'en haut se condense en dortoir. |
| J'ai tout appris : Coger, Psellus, les Théophiles, |
| Pouranas composant la terre de neuf îles, |
| 135 | Socion et Photin ; que Sénèque était là |
| Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla ; |
| Qu'Alirune enseigna Marcomir ; que Marcobe |
| Sous Théodose était maître de garde-robe ; |
| Que les Populicains à Sens furent vaincus ; |
| 140 | Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ; |
| Que sur la langue Apis avait un scarabée ; |
| Que Paschasin était évêque à Lilybée, |
| Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit |
| Par le père Sirmond en seize cent dix-huit ; |
| 145 | Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride ; |
| Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ; |
| Que l'esprit saint planait sur les fameux combats |
| De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ; |
| Que l'absurde se croit ; que l'horrible s'adore ; |
| 150 | Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ; |
| Et comment Mahomet dans tous ses embarras |
| Consultait Sergius aidé de Batiras ; |
| Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école ; |
| Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole |
| 155 | Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau |
| Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau. |
| J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique. |
| J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique, |
| Et jusqu'à Scarron dans son trou de Saint-Cyr ; |
| 160 | J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir, |
| Au pied du mur humain pauvre bête acculée, |
| Que de manger parfois dans la main d'Apulée |
| Ou de parler avec Balaam dans un coin. |
| Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin, |
| 165 | Pas de volume jaune et mangé par les mites, |
| Pas de lourd catalogue informe et sans limites, |
| Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât. |
| J'ai donc étudié beaucoup ; le résultat ? |
| Un peu d'allongement à mes oreilles tristes. |
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| 170 | Et je me suis dit : — Âne, il faut que tu persistes. |
| J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités, |
| D'autres inscriptions à d'autres facultés, |
| Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale, |
| Jurisprudence, droit, esthétique, morale, |
| 175 | Chimie... — Oh ! comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu |
| De longanimité pour dire : — J'ai tout lu, |
| Tout appris, et je suis plus que jamais pécore ; |
| Eh bien ! je vais apprendre et je vais lire encore ! |
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| L'âne poursuivit : — Kant, j'ai donc recommencé, |
| 180 | Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ; |
| J'ai remis mon oreille énorme en discipline ; |
| J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline, |
| Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo, |
| Et le grammairien Sostrate, et de nouveau, |
| 185 | La science m'a fait manger de la poussière. |
| Du noir chaudron qui bout devant cette sorcière |
| Je me suis fait le morne et lugubre écumeur. |
| |
| Oh ! cliquetis de mots, tohubohu, rumeur, |
| Champ de foire, Babel, chaos ! auquel entendre ? |
| 190 | Bossuet est féroce et Fénelon est tendre ; |
| La concordantia du cardinal d'Ailly |
| Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli ; |
| Photius m'expliquait son fatras somnifère, |
| Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère ; |
| 195 | Solon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans ; |
| Irénée insultait les quartodecimans ; |
| Je voyais se poursuivre à coups de syllogismes, |
| Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes, |
| Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo, |
| 200 | Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo. |
| Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires ; |
| Caracoran, cherchez Issedon ; dans ses serres |
| Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras ; |
| Et Tertullien sombre étrangle Carpocras. |
| 205 | Carpocras d'Irénée enviait la boutique ; |
| Ce Carpocras était un si fier hérétique |
| Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras |
| Personne, tu devrais exécrer Carpocras. |
| Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite, |
| 210 | L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte, |
| Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs, |
| Thalès, Hevelius, Levera, Granallachs ; |
| Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière, |
| D'argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ; |
| 215 | Le dessus de velours, le dessous de sapin ; |
| Ancelin et Cluvier, Polyte et Plancarpin ; |
| Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ; |
| Et l'engeance grimaude et la race pédante ; |
| Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ? |
| 220 | Knox me tirait par ici, Scot me tirait par là ; |
| Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ; |
| Hu ! braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre. |
| Oh ! ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés |
| Et les bois par l'aurore et la joie empourprés ! |
| 225 | L'herbe verte ! l'étable où l'on fait un doux somme ! |
| Oh ! les coups de bâton de mon ânier bonhomme ! |
| Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux, |
| Avec des mots assez crachés et furieux, |
| Comment ils ont changé la pensée en lanière |
| 230 | Et l'idée en férule, et de quelle manière |
| Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas |
| D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas, |
| D'Ossa plus Pélion, d'Anthume plus Orose, |
| De petit ânon leste immense âne morose ! |
| 235 | Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus, |
| Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus, |
| De la table des temps épuisez les rallonges, |
| D'où sortent des lueurs, des visions, des songes, |
| Et des mains que les morts mettent sur les vivants, |
| 240 | Codes des sanhédrins, oracles des divans, |
| Textes graves, ardus, austères, difficiles, |
| Appendices fameux des siècles, codicilles |
| Du testament de l'homme à chaque âge récrit, |
| Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit, |
| 245 | Comme si l'on voyait vieillissante et ridée |
| La face vénérable et chaste de l'idée ; |
| Vous qui faites, sous l'oeil du chercheur feuilletant, |
| Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend |
| Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre, |
| 250 | Volumes sacrosaints que l'institut dénombre, |
| Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons |
| Ce collège appelé Forêt-de-Crayons, |
| Résidus de l'effort terrestre, où s'accumule |
| Le chiffre dont le sphinx compose la formule, |
| 255 | Des hommes lumineux prodigieux produit, |
| Oh ! comme vous m'avez obscurci, moi la nuit ! |
| Oh ! comme vous m'avez embêté, moi la bête ! |
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| Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte |
| Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter |
| 260 | Votre viol funèbre, et de vous convoiter, |
| Livres qui pour consigne avez cette sentence : |
| — Garder Isis ; tenir les brutes à distance, — |
| Qui défendez, afin que tout reste normal, |
| Le passage sacré de l'homme à l'animal, |
| 265 | Ô phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles |
| Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles ! |
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| Ô volumes, j'ai fait le grand noviciat ; |
| Je suis plus lourd qu'Accurse et plus sain qu'Alciat ; |
| Triste, j'ai digéré la docte baliverne ; |
| 270 | J'ai, du matin au soir, en classe, dans l'Averne, |
| Fait des auteurs latins le patient blocus ; |
| J'ai remué, suivant le conseil de Flaccus, |
| Les exemplaires grecs d'une patte nocturne ; |
| Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l'urne, |
| 275 | Mais ce qui sort de vous, c'est le dégorgement |
| De l'éternel brouillard sur les glaciers fumant ; |
| L'esprit se perd en vous comme aux gouffres la sonde ; |
| Vous êtes imposants ! vous divisez le monde |
| En deux opinions principales : savoir |
| 280 | Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir, |
| Vos textes plus profonds que les flots sur les plages, |
| Vos luxes de science, et vos fiers étalages |
| De travail et d'étude, et vos grands apparats, |
| Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats. |